En route pour le Bout du Monde

CP Val au lievreLa lecture d’un article extrait de la revue de l’Automobile Club de Bourgogne numéro 7 de juillet 1933 relatant l’inauguration de la route départementale D111F permet de constater que, non seulement la réputation du Cirque du Bout du Monde était déjà bien établie au début du vingtième siècle mais aussi qu’il était, déjà à l’époque, au centre d’une politique de développement de ce qui sera nommé bien plus tard le « tourisme vert ».

Une manifestation touristique à Nolay

L’inauguration de la route de la Tournée

Ce serait faire injure aux lecteurs de notre revue que de leur demander s’ils connaissent la promenade de la Tournée, site pittoresque blotti aux portes de Nolay, dans le Val de Vauchignon, petite commune voisine.

Le touriste qui veut bien consacrer une journée de loisirs à cette aimable région, n’a pas perdu son temps.

Sortant de Nolay, il remonte la vallée de la Cusanne et regarde placidement les vignobles sans prétention qui la bordent. Puis, après avoir traversé les villages de Cormot-le-Grand, Cormot-le-Petit et Vauchignon, il entre dans le vallon de la Tournée.

Autrefois, ce vallon charmant, « solitaire, inconnu, bordé d’un ruisseau sans nom », empruntait une partie de son attrait mystérieux à sa difficulté d’accès et, s’il mérita les louanges des Dumas, des Carnot, il les devait surtout à cet austère recueillement.

Aujourd’hui, l’homme est plus pressé de jouir des agréments de la vie, des beautés de la nature. L’apanage d’une sélection de fervents touristes, le bien précieux dont ils profitaient un peu égoïstement peut-être, a été livré à tous.

La mairie de Vauchignon, la mairie de Nolay, avec la complicité des pouvoirs publics, du Touring-Club et, avouons-le, de l’Automobile-Club, a forcé la porte de ce petit « paradis perdu » et l’a offert à tous les amateurs de nos beaux sites de France.

Certains nous diront peut-être qu’ils préféreraient être l’amant discret et privilégié, plutôt que le camarade reçu à bras ouverts, collectivement, avec tous ses compagnons.

Mais cela se discute et les admirateurs de la Tournée ont voulu que celle-ci, accueillante et bonne fille, ouvre ses jolis bras à ses nombreux amis, sans rien perdre de son charme et de sa modestie.

J’avoue un petit faible pour les don Quichotte de tous les temps qui se battent contre les moulins pour défendre leurs rêves et conquérir la Dulcinée du Toboso. J’applaudis cependant au remplacement du petit sentier étriqué et rébarbatif pour nos voitures, par une belle voie carrossable.

D’ailleurs, comme l’a très bien dit notre très distingué collègue M. Montmey, quand les plaies vives de la terre seront cicatrisées, quand les buissons et les arbustes auront couvert à nouveau les bords rugueux et dénudés de la route, la belle nature reprendra ses droits et le paysage toute son agreste séduction.

C’est donc une jolie route élargie qui nous mène à l’ancien gué de la Cusanne. Par un pont jeté sur la rivière, on arrive au Val-au-Lièvre, pour accéder enfin, à pied cette fois, à travers les prés à une muraille abrupte de rochers d’où tombe une cascade. Cette cascade est formée, nous dit-on, par un affluent de la Cusanne.

Ce fond de vallée est dénommé le « Bout du Monde ». Certains l’appellent encore le cul-de-sac de Ménevault. D’autres, très irrévérencieux, ont supprimé à ce pauvre Ménevault le sac pour ne lui laisser que… le reste, et, pour justifier cette appellation, vous montrent un roche qui ressemble assez ma foi à un vigneron accroupi. Mais ne cherchons pas à savoir.

C’est pour inaugurer l’agréable route qui mène à cette « oasis de verdure » que nous prenions le départ lundi 5 juin, fête de Pentecôte.

Après un voyage sans histoires, nous arrivions à Nolay vers 11 heures. Nous avions à nos côtés un aimable correspondant du Progrès, aussi permettez-moi de lui donner la parole pour la cérémonie officielle :

C’est pour attirer l’attention des touristes sur ce coin pittoresque de la Bourgogne qu’une manifestation était organisée, hier, sous les auspices de l’Union commerciale avec le concours de la municipalité de Vauchignon, et avec l’appui du Touring-Club de France.

Favorisé par un temps radieux , elle a débuté, à midi, par une réception donnée, à l’hôtel de ville de Nolay, par la municipalité de cette ville, en l’honneur des personnalités dijonnaises et régionales qui y avaient été conviées. La journée était présidée par M. Gaston Gérard, maire de Dijon, ancien ministre, M. Jules Truchot, conseiller général, maire de Nolay, président de l’Union commerciale, recevait les invités, parmi lesquels on reconnaissait :

MM. Auguste J acot, député de Beaune ; Camuzet, ancien député : Boisson, maire de Vauchignon ; Renaud, maire de Painblanc, conseiller général ; Pélissonnier, ingénieurs en chef des ponts et chaussées ; Montmey, président du Syndicat d’initiative de Dijon ; Albert David, président de la Fédération des Unions commerciales de la Côte-d’Or ; le docteur Robert Blanc, président de l’Automobile-Club de Bourgogne ;

MM. le docteur Narjoux, adjoint au maire de Nolay ; Giraud, maire de Meursault ; Berthaud, maire de Thury ; Montelie, ingénieur des ponts et chaussées ; Cussac et Pigeon, vice-présidents de l’Union commerciale de Nolay ; Beauvalot, maire de Molinot, ainsi que des membres du Comité de la foire-exposition de Nolay, notamment MM. Changarnier, secrétaire général ; Barbey, trésorier général ; Regnier et Noirtin, trésoriers ; Convert, comptable ; Povert, Prost, Pfister, Fernand Truchot, Meuriot et Chifflot, membres du Comité, des conseillers municipaux, etc.

Aimablement, M. Truchot souhaite la bienvenue à toutes les personnes présentes, et tout particulièrement à M. Gaston Gérard.

Ce dernier félicite Nolay et sa municipalité, ainsi que la municipalité de Vauchignon d’avoir pris une initiative nouvelle, destinée, dans l’esprit de ses promoteurs, à apporter plus d’animation encore dans une région qui mérite d’être mieux connue et plus fréquentée.

Le Banquet – A midi 30, un banquet est servi par l’hôtel Sainte-Anne, sous la présidence de Gaston Gérard.

A l’issue du repas, en tous points excellent, des discours sont prononcés.

M. Camuzet vante les charmes agrestes de la Tournée et fait un vif éloge de MM. Truchot et Boisson.

M. Jacot remercie M. Truchot de l’invitation dont il a été l’objet, salue M. Gaston Gérard et proclame son fidèle attachement aux Nolaytois. Il fait allusion à la détresse actuelle des vignerons de la région, qui n’arrivent plus à vivre de leur labeur et s’engage à examiner attentivement le statut de la viticulture. En terminant, le député de Beaune lève son verre à la France, à la République et au canton de Nolay.

M. Gaston Gérard remercie M. Truchot et ses collaborateurs de la réception chaleureuse que les hôtes de Nolay y ont trouvée. Eloquemment, le maire de Dijon fait l’éloge des magistrats municipaux qui se sont succédé à la tête de l’administration locale. Tous, dit-il, se sont constamment attachés à affirmer l’esprit de progrès qui anime la vaillante petite cité républicaine. Et M. Gaston Gérard de boire à l’avenir de Nolay.

Tous ces discours sont vivement applaudis.

A la Tournée. – A seize heures, les convives se rendent à la Tournée, où les attend une nombreuse assistance, accourue de tous les villages voisins. Egaillée sur le flanc des montagnes environnantes, dont le soleil fait resplendir la verdure, elle forme un auditoire attentif. De nombreux promeneurs s’y étaient rendus en automobile.

M. Boisson, maire de Vauchignon, excuse un certain nombre de personnalités : MM. Chauveau, sénateur ; Balley, sous-préfet de Beaune ; Chaix, président du Touring-Club de France ; le colonel Carnot, ainsi que MM. Jacot, Camuzet et Pélissonnier, obligés de partir pour assister aux obsèques de M. Challand, maire de Nuits-Saint-Georges.

Eloquemment, le magistrat municipal remercie MM. Gaston Gérard, Montmey, Jacot, Pélissonnier, le docteur Robert Blanc, David, ainsi que le Comité de la Foire de Nolay et M. Truchot, et enfin les participants et les bienfaiteurs pour avoir aidé la commune de Vauchignon dans l’œuvre réalisé. En terminant, M. Boisson rappelle qu’avant de commencer les travaux de réfection du chemin d’accès, il avait fait classer le site.

M. Truchot, indique le but poursuivi par la municipalité de Vauchignon et par l’Union commerciale de Nolay.

« Notre région souffre particulièrement, dit-il, du marasme des affaires, de la mévente du vin. D’un commun accord, nous avons recherché à y amener un peu d’animation en procédant à la mise en valeur d’un des plus beaux coins de notre Bourgogne, par trop délaissé en raison des difficultés d’accès. Le Comité que je représente a eu pour idéal d’apporter un peu de renaissance, au peu de vie et d’activité commerciale à nos communes qui se dépeuplent et meurent. »

L’orateur s’associe aux remerciements exprimés par le maire de Vauchignon et dit sa gratitude à l’Administration des ponts et chaussées, au Touring-Club de France, à la Fédération des Unions commerciales, etc.

M. Truchot rappelle enfin les mesures prises pour l’aménagement des chemins accédant à la Tournée, dont il exalte le charme, jadis apprécié par Lazare Carnot et Alexandre Dumas.

M. le docteur Robert Blanc, président de l’Automobile-Club de Bourgogne, parle au nom du grand tourisme et prononce l’allocution suivante, chaleureusement applaudie :

« Mesdames, Messieurs,

Il me souvient qu’il y a cinq ans, l’A-C B. mettait au programme de ses sorties d’été : Nolay et le vallon de la Tourné.

Il faisait très beau, mais les journées précédentes avaient été quelque peu pluvieuses.

Notre capitaine de route, confiant dans l’excellence de la construction automobile, mais guide un peu téméraire, nous entraîna à sa suite.

Cormot-le-Grand, Cormot-le-Petit, Vauchignon, tout va bien.

Nous nous engageons dans le vallon… Le chemin se rétréci… nos… muscles aussi. Les roues s’enlisent dans la glaise, les embrayages patinent, la caravane s’arrête, quelques dames pleurent.

Comment nous pûmes avancer, manœuvrer et sortir de ce mauvais pas… je laisse à votre imagination le soins de conclure.

Mais la semaine suivante, quelques-unes de nos voitures faisaient rectifier le parallélisme de leurs roues avant.

Aussi, lorsque le Syndicat d’initiative de Nolay et la mairie de Vauchignon nous demandèrent de les aider à améliorer leur route, le Comité de l’A-C B. se souvint et vota affirmativement.

Hélas, il est écrit que nos gestes et nos intentions les plus louables ne sont pas toujours appréciées à leur valeur.

La réfection et l’élargissement du chemin de la Tournée à déplu à ceux qui s’intitulent « les amants de la nature ».

Voilons-nous la face, Messieurs, on nous a comparés à des Barbares, Vandales, Sarrasins et Ecorcheurs !… « La route large et plate comme la bêtise, empuantie par les vapeurs malodorantes des autos, a violé le mystère et la fraîcheur des fourrés… » je vous épargne le reste.

Ne nous étonnons pas de la violence de ces critiques. Il y a une raison à celle-ci et ce sont nos détracteurs mêmes qui nous la donnent : nous ne parlons pas la même langue, nous ne vivons pas en pensée à la même époque.

Erckmann-Chatrian nous conte que maître Daniel Rock et ses deux fils, la lance au poing, se firent broyer par la première locomotive qui traversa leurs champs. Et combien de villages refusèrent de céder leurs terres pour y établir des voies ferrées.

La merveilleuse petite bicyclette fut honnie par tous et bêtes et gens montraient les dents au passage des vélocipédards.

Puis ce furent les hideux teufs-teufs et leurs conducteurs vêtus de peaux de bêtes.

On sema des clous sur leur passage, on leur jeta des pierres.

En 1933, la fureur n’est pas encore calmée : elle se fait encore sentir dans l’enceinte de nos tribunaux, au sein même du Parlement !

Mais, Messieurs, rassurez-vous : les oiseaux effarouchés pourront revenir tranquillement faire leurs nids sans être gênés par les poules de luxe, qui ne s’attarderont pas longuement dans les solitudes champêtres, et, si un phonographe nasillard vient parfois troubler le silence des bois, ce ne sera qu’un épisode furtif dans la grande vie de la forêt.

Si le visiteur bruyant et tapageur gêne parfois de son encombrante personne le rêveur solitaire, combien de privilégiés, en revanche pourront goûter le charme de ces sites admirables, inaccessibles pour eux jusqu’à ce jour.

Ceci remplace cela et nous répondons à ceux qui nous blâment injustement, ce que je disais à propos du chemin des sources de la Seine, qui suscita les mêmes doléances :

Ne nous lamentons pas trop. C’est la vie : on la comprend autrement ; le tout est de savoir et de pouvoir être heureux quand même. En rendant accessible au grand public nos richesses touristiques, les municipalités et clubs font une œuvre utile et belle, mais ils doivent la compléter en apprenant à tous à comprendre et à respecter les trésors qu’ils mettent à leur portée.

Au nom de l’A-C B., je félicite tous ceux qui ont contribué et collaboré à la belle route de la Tournée.

Je lève mon verre en leur honneur et je suis convaincu que le bon Alexandre Dumas, souvent cité, amateur de ce vallon privilégié, se joindrait d’autant plus volontiers à nous pour inaugurer cette belle route qu’il était amateur de bonne chère et disait souvent, comme son héros Gorenflot : Bonum vinum laetificat cor hominum »

M. Montmey parle au nom du Touring-Club de France et du Syndicat d’initiatives de Dijon. Il fait ressortir la collaboration étroite des deux associations, dont l’une, le T-C F., contribue à aménager les sites et leurs moyens d’accès et en même temps à améliorer le confort et l’hygiène dans les hôtels. Ces conditions réalisées, les Essi sont appelés à faire la propagande nécessaire pour amener les touristes français et étrangers. La manifestation d’aujourd’hui est une preuve de cette collaboration. Sur l’initiative intelligente des municipalités de Nolay et Vauchignon, et grâce au T-C F. qui a versé une subvention de 5.000 francs, une nouvelle route touristique à été construite. M. Montmey félicite les promoteurs de cette initiative.

M Gaston Gérard espère que le geste rituel d’inauguration n’a pas été seulement le signal d’une belle fête mais aussi celui d’une période de prospérité nouvelle pour le canton de Nolay.

Le maire de Dijon souligne l’importance que l’industrie touristique occupe de plus en plus dans l’économie nationale. Il convie les habitants de la région de Nolay de pratiquer la politique du bon accueil, pour attirer et retenir les visiteurs. Nous sommes, dit-il, dans le pays de la politesse et de l’amabilité. Et tous, du plus petit au plus grand, se doivent de bien accueillir les étrangers. Il faut montrer le vrai visage de la province, faisant valoir ce que celle-ci possède de beau, de bon, d’original. C’est ainsi que les campagnes françaises peuvent toutes devenir d’attrayants séjours de vacances. Ecoutons donc, s’écrie M. Gaston Gérard, les vieilles cloches, contemplons les vieilles pierres grises, qui attireront toujours des foules empressées dans nos gracieux vallons.

Un vin d’honneur a été ensuite offert aux invités.

Ceux-ci assistent enfin à une charmante fête donnée avec le concours de la fanfare de Cormot et de la société de gymnastique l’Indépendante.

C’est à la tombée du jour que les visiteurs de la Tournée se retirent, heureux d’avoir vu ou revu, selon les cas, ce site, heureux de l’accueil qui leur avait et réservé et se promettant de revenir encore dans ce coin attrayant de la terre bourguignonne.

La fête du 5 juin fut une belle journée de propagande touristique et, à ce titre, méritait d’être longuement relatée dans nos colonnes.

Quelques vues prises avant et pendant la cérémonie, et due à l’objectif opportun de M. L. Nuidant, compléteront très heureusement ce reportage.

Docteur R. Blanc

Aujourd’hui encore, de nombreux passionnés d’automobiles anciennes ou de prestige parcourent notre vallée dans les… ornières du docteur Robert Blanc. Le Cirque du Bout du Monde est devenu une étape quasi obligatoire pour tous rallyes automobiles qui se respectent et les animations mensuelles de l’AOC à la Station de Bel-Air ne manqueront pas d’amplifier le phénomène sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours à un quelconque pharaonique et mercantile Nigauds Land du Pôvre ™.

 


Une réflexion sur “En route pour le Bout du Monde

  1. Bonjour,
    Bravo pour votre très beau site ou blog (je ne suis pas douée pour faire la différence 😉 excusez-moi.
    J’ai lu avec une certaine inquiétude l’article paru dans le Bien-Public la semaine dernière ou auparavant, sur la fête organisée par les pro projet vintage bel air. Ils savent faire leur « com » on peut dire…. Mais j’aimerais savoir où en est la défense du site contre ce projet ? Avez-vous fait reparler du comité de défense du site dans ce cher Bien-Public ?
    Merci bien et tous mes encouragements.
    Lise

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s