En route pour le Bout du Monde

CP Val au lievreLa lecture d’un article extrait de la revue de l’Automobile Club de Bourgogne numéro 7 de juillet 1933 relatant l’inauguration de la route départementale D111F permet de constater que, non seulement la réputation du Cirque du Bout du Monde était déjà bien établie au début du vingtième siècle mais aussi qu’il était, déjà à l’époque, au centre d’une politique de développement de ce qui sera nommé bien plus tard le « tourisme vert ».

Une manifestation touristique à Nolay

L’inauguration de la route de la Tournée

Ce serait faire injure aux lecteurs de notre revue que de leur demander s’ils connaissent la promenade de la Tournée, site pittoresque blotti aux portes de Nolay, dans le Val de Vauchignon, petite commune voisine.

Le touriste qui veut bien consacrer une journée de loisirs à cette aimable région, n’a pas perdu son temps.

Sortant de Nolay, il remonte la vallée de la Cusanne et regarde placidement les vignobles sans prétention qui la bordent. Puis, après avoir traversé les villages de Cormot-le-Grand, Cormot-le-Petit et Vauchignon, il entre dans le vallon de la Tournée.

Autrefois, ce vallon charmant, « solitaire, inconnu, bordé d’un ruisseau sans nom », empruntait une partie de son attrait mystérieux à sa difficulté d’accès et, s’il mérita les louanges des Dumas, des Carnot, il les devait surtout à cet austère recueillement.

Aujourd’hui, l’homme est plus pressé de jouir des agréments de la vie, des beautés de la nature. L’apanage d’une sélection de fervents touristes, le bien précieux dont ils profitaient un peu égoïstement peut-être, a été livré à tous.

La mairie de Vauchignon, la mairie de Nolay, avec la complicité des pouvoirs publics, du Touring-Club et, avouons-le, de l’Automobile-Club, a forcé la porte de ce petit « paradis perdu » et l’a offert à tous les amateurs de nos beaux sites de France.

Certains nous diront peut-être qu’ils préféreraient être l’amant discret et privilégié, plutôt que le camarade reçu à bras ouverts, collectivement, avec tous ses compagnons.

Mais cela se discute et les admirateurs de la Tournée ont voulu que celle-ci, accueillante et bonne fille, ouvre ses jolis bras à ses nombreux amis, sans rien perdre de son charme et de sa modestie.

J’avoue un petit faible pour les don Quichotte de tous les temps qui se battent contre les moulins pour défendre leurs rêves et conquérir la Dulcinée du Toboso. J’applaudis cependant au remplacement du petit sentier étriqué et rébarbatif pour nos voitures, par une belle voie carrossable.

D’ailleurs, comme l’a très bien dit notre très distingué collègue M. Montmey, quand les plaies vives de la terre seront cicatrisées, quand les buissons et les arbustes auront couvert à nouveau les bords rugueux et dénudés de la route, la belle nature reprendra ses droits et le paysage toute son agreste séduction.

C’est donc une jolie route élargie qui nous mène à l’ancien gué de la Cusanne. Par un pont jeté sur la rivière, on arrive au Val-au-Lièvre, pour accéder enfin, à pied cette fois, à travers les prés à une muraille abrupte de rochers d’où tombe une cascade. Cette cascade est formée, nous dit-on, par un affluent de la Cusanne.

Ce fond de vallée est dénommé le « Bout du Monde ». Certains l’appellent encore le cul-de-sac de Ménevault. D’autres, très irrévérencieux, ont supprimé à ce pauvre Ménevault le sac pour ne lui laisser que… le reste, et, pour justifier cette appellation, vous montrent un roche qui ressemble assez ma foi à un vigneron accroupi. Mais ne cherchons pas à savoir.

C’est pour inaugurer l’agréable route qui mène à cette « oasis de verdure » que nous prenions le départ lundi 5 juin, fête de Pentecôte.

Après un voyage sans histoires, nous arrivions à Nolay vers 11 heures. Nous avions à nos côtés un aimable correspondant du Progrès, aussi permettez-moi de lui donner la parole pour la cérémonie officielle :

C’est pour attirer l’attention des touristes sur ce coin pittoresque de la Bourgogne qu’une manifestation était organisée, hier, sous les auspices de l’Union commerciale avec le concours de la municipalité de Vauchignon, et avec l’appui du Touring-Club de France.

Favorisé par un temps radieux , elle a débuté, à midi, par une réception donnée, à l’hôtel de ville de Nolay, par la municipalité de cette ville, en l’honneur des personnalités dijonnaises et régionales qui y avaient été conviées. La journée était présidée par M. Gaston Gérard, maire de Dijon, ancien ministre, M. Jules Truchot, conseiller général, maire de Nolay, président de l’Union commerciale, recevait les invités, parmi lesquels on reconnaissait :

MM. Auguste J acot, député de Beaune ; Camuzet, ancien député : Boisson, maire de Vauchignon ; Renaud, maire de Painblanc, conseiller général ; Pélissonnier, ingénieurs en chef des ponts et chaussées ; Montmey, président du Syndicat d’initiative de Dijon ; Albert David, président de la Fédération des Unions commerciales de la Côte-d’Or ; le docteur Robert Blanc, président de l’Automobile-Club de Bourgogne ;

MM. le docteur Narjoux, adjoint au maire de Nolay ; Giraud, maire de Meursault ; Berthaud, maire de Thury ; Montelie, ingénieur des ponts et chaussées ; Cussac et Pigeon, vice-présidents de l’Union commerciale de Nolay ; Beauvalot, maire de Molinot, ainsi que des membres du Comité de la foire-exposition de Nolay, notamment MM. Changarnier, secrétaire général ; Barbey, trésorier général ; Regnier et Noirtin, trésoriers ; Convert, comptable ; Povert, Prost, Pfister, Fernand Truchot, Meuriot et Chifflot, membres du Comité, des conseillers municipaux, etc.

Aimablement, M. Truchot souhaite la bienvenue à toutes les personnes présentes, et tout particulièrement à M. Gaston Gérard.

Ce dernier félicite Nolay et sa municipalité, ainsi que la municipalité de Vauchignon d’avoir pris une initiative nouvelle, destinée, dans l’esprit de ses promoteurs, à apporter plus d’animation encore dans une région qui mérite d’être mieux connue et plus fréquentée.

Le Banquet – A midi 30, un banquet est servi par l’hôtel Sainte-Anne, sous la présidence de Gaston Gérard.

A l’issue du repas, en tous points excellent, des discours sont prononcés.

M. Camuzet vante les charmes agrestes de la Tournée et fait un vif éloge de MM. Truchot et Boisson.

M. Jacot remercie M. Truchot de l’invitation dont il a été l’objet, salue M. Gaston Gérard et proclame son fidèle attachement aux Nolaytois. Il fait allusion à la détresse actuelle des vignerons de la région, qui n’arrivent plus à vivre de leur labeur et s’engage à examiner attentivement le statut de la viticulture. En terminant, le député de Beaune lève son verre à la France, à la République et au canton de Nolay.

M. Gaston Gérard remercie M. Truchot et ses collaborateurs de la réception chaleureuse que les hôtes de Nolay y ont trouvée. Eloquemment, le maire de Dijon fait l’éloge des magistrats municipaux qui se sont succédé à la tête de l’administration locale. Tous, dit-il, se sont constamment attachés à affirmer l’esprit de progrès qui anime la vaillante petite cité républicaine. Et M. Gaston Gérard de boire à l’avenir de Nolay.

Tous ces discours sont vivement applaudis.

A la Tournée. – A seize heures, les convives se rendent à la Tournée, où les attend une nombreuse assistance, accourue de tous les villages voisins. Egaillée sur le flanc des montagnes environnantes, dont le soleil fait resplendir la verdure, elle forme un auditoire attentif. De nombreux promeneurs s’y étaient rendus en automobile.

M. Boisson, maire de Vauchignon, excuse un certain nombre de personnalités : MM. Chauveau, sénateur ; Balley, sous-préfet de Beaune ; Chaix, président du Touring-Club de France ; le colonel Carnot, ainsi que MM. Jacot, Camuzet et Pélissonnier, obligés de partir pour assister aux obsèques de M. Challand, maire de Nuits-Saint-Georges.

Eloquemment, le magistrat municipal remercie MM. Gaston Gérard, Montmey, Jacot, Pélissonnier, le docteur Robert Blanc, David, ainsi que le Comité de la Foire de Nolay et M. Truchot, et enfin les participants et les bienfaiteurs pour avoir aidé la commune de Vauchignon dans l’œuvre réalisé. En terminant, M. Boisson rappelle qu’avant de commencer les travaux de réfection du chemin d’accès, il avait fait classer le site.

M. Truchot, indique le but poursuivi par la municipalité de Vauchignon et par l’Union commerciale de Nolay.

« Notre région souffre particulièrement, dit-il, du marasme des affaires, de la mévente du vin. D’un commun accord, nous avons recherché à y amener un peu d’animation en procédant à la mise en valeur d’un des plus beaux coins de notre Bourgogne, par trop délaissé en raison des difficultés d’accès. Le Comité que je représente a eu pour idéal d’apporter un peu de renaissance, au peu de vie et d’activité commerciale à nos communes qui se dépeuplent et meurent. »

L’orateur s’associe aux remerciements exprimés par le maire de Vauchignon et dit sa gratitude à l’Administration des ponts et chaussées, au Touring-Club de France, à la Fédération des Unions commerciales, etc.

M. Truchot rappelle enfin les mesures prises pour l’aménagement des chemins accédant à la Tournée, dont il exalte le charme, jadis apprécié par Lazare Carnot et Alexandre Dumas.

M. le docteur Robert Blanc, président de l’Automobile-Club de Bourgogne, parle au nom du grand tourisme et prononce l’allocution suivante, chaleureusement applaudie :

« Mesdames, Messieurs,

Il me souvient qu’il y a cinq ans, l’A-C B. mettait au programme de ses sorties d’été : Nolay et le vallon de la Tourné.

Il faisait très beau, mais les journées précédentes avaient été quelque peu pluvieuses.

Notre capitaine de route, confiant dans l’excellence de la construction automobile, mais guide un peu téméraire, nous entraîna à sa suite.

Cormot-le-Grand, Cormot-le-Petit, Vauchignon, tout va bien.

Nous nous engageons dans le vallon… Le chemin se rétréci… nos… muscles aussi. Les roues s’enlisent dans la glaise, les embrayages patinent, la caravane s’arrête, quelques dames pleurent.

Comment nous pûmes avancer, manœuvrer et sortir de ce mauvais pas… je laisse à votre imagination le soins de conclure.

Mais la semaine suivante, quelques-unes de nos voitures faisaient rectifier le parallélisme de leurs roues avant.

Aussi, lorsque le Syndicat d’initiative de Nolay et la mairie de Vauchignon nous demandèrent de les aider à améliorer leur route, le Comité de l’A-C B. se souvint et vota affirmativement.

Hélas, il est écrit que nos gestes et nos intentions les plus louables ne sont pas toujours appréciées à leur valeur.

La réfection et l’élargissement du chemin de la Tournée à déplu à ceux qui s’intitulent « les amants de la nature ».

Voilons-nous la face, Messieurs, on nous a comparés à des Barbares, Vandales, Sarrasins et Ecorcheurs !… « La route large et plate comme la bêtise, empuantie par les vapeurs malodorantes des autos, a violé le mystère et la fraîcheur des fourrés… » je vous épargne le reste.

Ne nous étonnons pas de la violence de ces critiques. Il y a une raison à celle-ci et ce sont nos détracteurs mêmes qui nous la donnent : nous ne parlons pas la même langue, nous ne vivons pas en pensée à la même époque.

Erckmann-Chatrian nous conte que maître Daniel Rock et ses deux fils, la lance au poing, se firent broyer par la première locomotive qui traversa leurs champs. Et combien de villages refusèrent de céder leurs terres pour y établir des voies ferrées.

La merveilleuse petite bicyclette fut honnie par tous et bêtes et gens montraient les dents au passage des vélocipédards.

Puis ce furent les hideux teufs-teufs et leurs conducteurs vêtus de peaux de bêtes.

On sema des clous sur leur passage, on leur jeta des pierres.

En 1933, la fureur n’est pas encore calmée : elle se fait encore sentir dans l’enceinte de nos tribunaux, au sein même du Parlement !

Mais, Messieurs, rassurez-vous : les oiseaux effarouchés pourront revenir tranquillement faire leurs nids sans être gênés par les poules de luxe, qui ne s’attarderont pas longuement dans les solitudes champêtres, et, si un phonographe nasillard vient parfois troubler le silence des bois, ce ne sera qu’un épisode furtif dans la grande vie de la forêt.

Si le visiteur bruyant et tapageur gêne parfois de son encombrante personne le rêveur solitaire, combien de privilégiés, en revanche pourront goûter le charme de ces sites admirables, inaccessibles pour eux jusqu’à ce jour.

Ceci remplace cela et nous répondons à ceux qui nous blâment injustement, ce que je disais à propos du chemin des sources de la Seine, qui suscita les mêmes doléances :

Ne nous lamentons pas trop. C’est la vie : on la comprend autrement ; le tout est de savoir et de pouvoir être heureux quand même. En rendant accessible au grand public nos richesses touristiques, les municipalités et clubs font une œuvre utile et belle, mais ils doivent la compléter en apprenant à tous à comprendre et à respecter les trésors qu’ils mettent à leur portée.

Au nom de l’A-C B., je félicite tous ceux qui ont contribué et collaboré à la belle route de la Tournée.

Je lève mon verre en leur honneur et je suis convaincu que le bon Alexandre Dumas, souvent cité, amateur de ce vallon privilégié, se joindrait d’autant plus volontiers à nous pour inaugurer cette belle route qu’il était amateur de bonne chère et disait souvent, comme son héros Gorenflot : Bonum vinum laetificat cor hominum »

M. Montmey parle au nom du Touring-Club de France et du Syndicat d’initiatives de Dijon. Il fait ressortir la collaboration étroite des deux associations, dont l’une, le T-C F., contribue à aménager les sites et leurs moyens d’accès et en même temps à améliorer le confort et l’hygiène dans les hôtels. Ces conditions réalisées, les Essi sont appelés à faire la propagande nécessaire pour amener les touristes français et étrangers. La manifestation d’aujourd’hui est une preuve de cette collaboration. Sur l’initiative intelligente des municipalités de Nolay et Vauchignon, et grâce au T-C F. qui a versé une subvention de 5.000 francs, une nouvelle route touristique à été construite. M. Montmey félicite les promoteurs de cette initiative.

M Gaston Gérard espère que le geste rituel d’inauguration n’a pas été seulement le signal d’une belle fête mais aussi celui d’une période de prospérité nouvelle pour le canton de Nolay.

Le maire de Dijon souligne l’importance que l’industrie touristique occupe de plus en plus dans l’économie nationale. Il convie les habitants de la région de Nolay de pratiquer la politique du bon accueil, pour attirer et retenir les visiteurs. Nous sommes, dit-il, dans le pays de la politesse et de l’amabilité. Et tous, du plus petit au plus grand, se doivent de bien accueillir les étrangers. Il faut montrer le vrai visage de la province, faisant valoir ce que celle-ci possède de beau, de bon, d’original. C’est ainsi que les campagnes françaises peuvent toutes devenir d’attrayants séjours de vacances. Ecoutons donc, s’écrie M. Gaston Gérard, les vieilles cloches, contemplons les vieilles pierres grises, qui attireront toujours des foules empressées dans nos gracieux vallons.

Un vin d’honneur a été ensuite offert aux invités.

Ceux-ci assistent enfin à une charmante fête donnée avec le concours de la fanfare de Cormot et de la société de gymnastique l’Indépendante.

C’est à la tombée du jour que les visiteurs de la Tournée se retirent, heureux d’avoir vu ou revu, selon les cas, ce site, heureux de l’accueil qui leur avait et réservé et se promettant de revenir encore dans ce coin attrayant de la terre bourguignonne.

La fête du 5 juin fut une belle journée de propagande touristique et, à ce titre, méritait d’être longuement relatée dans nos colonnes.

Quelques vues prises avant et pendant la cérémonie, et due à l’objectif opportun de M. L. Nuidant, compléteront très heureusement ce reportage.

Docteur R. Blanc

Aujourd’hui encore, de nombreux passionnés d’automobiles anciennes ou de prestige parcourent notre vallée dans les… ornières du docteur Robert Blanc. Le Cirque du Bout du Monde est devenu une étape quasi obligatoire pour tous rallyes automobiles qui se respectent et les animations mensuelles de l’AOC à la Station de Bel-Air ne manqueront pas d’amplifier le phénomène sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours à un quelconque pharaonique et mercantile Nigauds Land du Pôvre ™.

 

Le petit Eldorado bourguignon

La vallée du Bout-du-Monde est magnifique à plus d’un titre et séduit depuis longtemps les gens de passage. Pour preuve, voyez ce qu’en disaient deux auteurs du 19ème siècle.

Dans son livre « Impressions de voyages » paru en 1833, Alexandre DUMAS (père) parlait de notre belle vallée en ces termes :

« Lorsque nous redescendîmes au village [La Rochepot, où il avait visité les ruines du château], on nous demanda si nous avions vu le Vaux-Chignon ; nous répondîmes négativement, le nom même de cette curiosité nous étant inconnu. Comme il n’était encore qu’une heure de l’après-midi, nous ordonnâmes au postillon de nous y conduire.

Le postillon pris la grande route, comme s’il voulait nous ramener à Paris ; puis enfin, quittant le chemin, il se jeta dans les terres. Cinq minutes après, il tournait court devant une espèce précipice qui fit jeter de grands cris à nos dames : nous étions arrivés à la merveille.

En effet, c’est une chose bizarre : au milieu d’une de ces grandes plaines de Bourgogne, où nul accident de terrain n’empêche la vue de s’étendre, le sol se fend tout à coup sur une longueur d’une lieue et demie et sur une largeur de cinq cents pas, laissant apercevoir, à la profondeur de deux cents pieds à peu près, une vallée délicieuse, verte comme l’émeraude, et sillonnée par une petite rivière blanche et bruissante, qui s’harmonise admirablement avec elle comme grandeur et comme contour. Nous descendîmes une rampe assez douce, et au bout de dix minutes à peu près nous nous trouvâmes au milieu de ce petit Eldorado bourguignon, que les roches qui l’entourent, coupées à pic et surplombant sur lui, isolent du reste du monde. Là, en remontant le cours de la petite rivière dont nous ne sûmes pas le nom, et qui probablement n’en a point encore, sans apercevoir ni un homme ni une maison, nous vîmes des moissons qui semblaient pousser pour les oiseaux du ciel, des raisins que rien de défendait contre la soif des curieux, des arbres fruitiers pliant sous leur propres poids : au milieu de tant de solitude, de silence et de richesse, on serait vraiment tenté de croire que ce petit coin de terre est resté inconnu aux hommes.

Nous continuâmes de remonter les rives de ce petit ruisseau : à cent pas de l’extrémité du vallon, il se bifurque comme un Y, car il y a deux sources ; l’une d’elle sort d’une roche vive par une ouverture assez large pour qu’on la poursuive dans ce corridor sombre l’espace de cent toises environ, au bout desquelles on la surprend jaillissant de terre : l’autre, qui descend d’une fontaine supérieure, tombe d’une hauteur de cent pieds, transparente comme une écharpe de gaze, et glissant sur la mousse verte dont sa fraicheur à tapissé le rocher.

J’ai visité depuis les belles vallées de la Suisse et les somptueuses plaines de l’Italie ; j’ai descendu le cours du Rhin et remonté celui du Rhône ; je me suis assis au bord du Pô, entre Turin et Saperga, ayant devant moi les Alpes et derrière le Apennins : eh bien ! Aucune vue, aucun site, si varié, si pittoresque, si grandiose qu’il fût, n’a pu me faire oublier mon petit vallon de Bourgogne, si tranquille, si solitaire, si inconnu, avec son petit ruisseau si frêle, qu’on a oublié de lui donner un nom, et sa  cascade si légère, que le moindre coup de vent la soulève, et va l’éparpiller au loin comme de la rosée. »

Plus tard, en 1845, Georges-Bernard DEPPING écrira dans « Merveilles et beautés de la nature en France » :

« Lorsque, sur la route de Paris à Dijon, on a passé Chanceaux auprès de la source de la Seine, on entre dans le Val de Suzon, qu’arrose la rivière de ce nom, et où l’on retrouve en petit ce mélange de roches, de vallées, de bois et d’eau qu’on a vu grand dans le Jura. Il n’y manque même pas des grottes ornées de stalactites pour en augmenter la ressemblance. Désire-t-on voir un vallon, également remarquable par ses sites ainsi que par ses pétrifications, il faut se rendre auprès de la ville de Nolay,  à l’extrémité méridionale du département. Là, on est surpris de voir dans le sol une sorte de fente présentant, comme dit M Alexandre Dumas, à la profondeur de 66 mètres à peu près, « une vallée délicieuse, verte comme l’émeraude,  et sillonnée par une petite rivière blanche et bruissante, qui s’harmonise admirablement avec elle comme grandeur et comme contour. »

C’est le Vaux-Chignon ou Vaux-Saint-Jean, pays très-peuplé, bien cultivé, et bordé à droite et à gauche de rocs nus, coupés perpendiculairement, qui s’élèvent en certains endroits à une hauteur considérable. La Cusanne, qui traverse ce vallée d’un bout à l’autre, pour se rendre à Nolay, est formée par deux sources qui naissent au bout du vallon. L’une, appelée la Tournée, sort du roc vif par une fente assez large, dans laquelle on pénètre à environ 200 mètres. Il y a, dans le lit du ruisseau, un endroit où l’eau dépose beaucoup, et forme des incrustations qui ont peu de consistance ; ce qui fait présumer qu’il existe dans le même lieu une source d’eau calcaire. La seconde source, qui va se joindre à la première, sort à gros bouillon, mais par intervalles, d’un enfoncement qu’on appelle le Bout-du-Monde ou le Cul-de-Sac de Ménevault, et qui est formé par le resserrement de rochers à pic, dont le bancs ou lits, inclinés en sens contraire, semblent s’être rapprochés par un bouleversement que cette contrée doit avoir éprouvé.

Les deux sources débordent quelquefois ; elles inondèrent Nolay en 1757. Tout au fond du vallon, et dans le lieu le plus reculé, il tombe perpendiculairement, de 26 mètres de haut, une nappe d’eau formé par une fontaine supérieure qui ne fournit pas toujours. Quand les eaux sont abondantes, la nappe peut avoir deux mètres de large. La chute de l’eau a creusé un bassin rond de quatre à cinq mètres de diamètre. En hiver, on va voir par curiosité les congélations singulières qui se forme dans cette cascade. A la source de la Cusanne, comme ne plusieurs endroits de la Bourgogne, on trouve de belles tufières. »

l’Abeille et l’Orchis

L'abeille et l'orchis
L’abeille et l’orchis, une histoire trompeuse

C’était une belle sortie de Mai à la découverte des orchidées sauvages du Cirque du Bout du Monde, organisée par la SHNA (1), et l’occasion de découvrir un peu plus ces plantes extraordinaires. Les orchidées étaient bien là, chaque espèce dans son milieu très spécifique, pelouses rases et chemins forestiers dans ce site rare et préservé du Bout du Monde. Se faire petit pour se mettre à leur portée était la devise du jour des nombreux admirateurs et photographes présents à l’appel.

L’Abeille et l’Orchis

Les orchidées sont des plantes extraordinaires, la spécialisation de ces plantes est si poussée qu’elles sont les plus évoluées du règne végétal. Il y aurait beaucoup à raconter sur leurs tactiques de survie. Pour se reproduire tout en assurant le brassage de leurs gênes, les orchidées, comme beaucoup d’autres fleurs, se font aider par les insectes. Dans l’ordre habituel de la nature, c’est un échange de services bien récompensé: je te donne un peu de mon nectar ou de mon pollen, et en allant te nourrir d’une fleur à l’autre, tu assures ma pollinisation. Oui mais voilà, la plupart des orchidées en Europe sont trompeuses, pas une seule goutte de nectar sucré pour nourrir l’insecte qui les féconde! Leurre, déguisement et arnaque sont leur spécialité. Certaines copient l’aspect d’insecte (abeille, mouche ou guêpe), d’autres en émettent l’odeur et en imitent la forme, la couleur et même le toucher. 70% des orchidées européennes sont ainsi pollinisées grâce à un mimétisme olfactif, visuel et même tactile.

La petite abeille sur l’orchis militaire est bien déçue. La fleur était pourtant pleine de promesses: des couleurs vives, un parfum attirant… cherchons vite le nectar nourricier. Mais voilà, c’était un leurre. L’orchis pousse même le stratagème avec des touffes de poils sur ses pétales qui excitent les soies sensorielles de ses visiteurs et les incitent à fouiller la fleur de fond en comble. Il aura ainsi plus de chance d’être pollinisé. L’abeille trompée, repart vers une autre fleur avec les pollinies (sacs à pollen) sur sa tête.

Une visite riche de découvertes, sur la pointe des pieds…

La ballade sur le sentier de randonnée du Bout du Monde a été riche: Orchis Militaire, Orchis Pyramidal, Orchis homme-pendu, Ophrys Bourdon, Ophrys Mouche, Muscari Comosum, Celaphantère, Neottie…etc.  Une quinzaine d’espèces d’orchidées pour le plaisir des randonneurs, chacune avec sa robe, son parfum et ses couleurs bien spécifiques. Une diversité rare et fragile, merci pour la visite guidée !

Protégeons-les !

Les orchidées sont des plantes particulières, exigeantes, rares et menacées, qu’il convient de sauvegarder. Entre cueillette, arrachage sauvage, modification et disparition des milieux, plus du tiers des espèces sont menacées. Arrachée à son milieu, une orchidée ne saurait survivre ailleurs. En effet, elle est intimement associée à un champignon pour germer et se développer. Ses courtes racines s’associent avec des champignons souvent microscopiques, qui grâce à leurs longs réseaux de filaments, explorent les environs, et lui apportent l’azote, l’eau, le phospore et les sels minéraux dont elle a besoin pour vivre. Encore une autre spécialité de cette plante extraordinaire, qui fait aussi sa rareté.

Protégeons les, à commencer par regarder où nous mettons les pieds pour ne pas les piétiner!

Références:
SHNA (1): Société d’Histoire Naturelle d’Autun   shna-autun.net

cahier technique: « à la découverte des Orchidées sauvages », cahier de la gazette des Terriers n°123, le journal des clubs CPN (Connaître et Protéger la Nature) www.fcpn.org

 

L’anthyllide des montagnes, petite princesse des pelouses rocheuses

 

Anthyllis des Montagnes detail 220417
Anthyllide des Montagnes – pelouses de haut de falaises de Cormot-Vauchignon – Avril 2017

L’anthyllide des montagnes (anthyllis montana) est une plante des montagnes du Sud de l’Europe, Alpes et Pyrénées surtout, mais aussi les Causses, les Cévennes et jusque dans les montagnes du Maghreb. Elle pousse en touffes rases dans les rochers et  les terrains herbeux des montagnes calcaires. C’est une plante de plein soleil qui apprécie les terrains pauvres et secs. Là où elle se plait, en terrain clair et dégagé de tous arbustes, l’anthyllide des montages forme des essaims qui gazonnent sur les pelouses rocailleuses jusqu’à 1500 à 1600 mètres d’altitude.

La plante à sa base est couchée et ligneuse comme pour mieux résister au vent d’altitude et à la sécheresse. Ses fleurs de couleur rose à rouge à pleine maturité, s’épanouissent au sommet de tiges de 10 à 20 cm en jolies têtes terminales, en dégageant un parfum de framboises.  Ses feuilles sont vertes claires et velues, finement découpées en 8 à 15 paires de folioles égales.

En Bourgogne, l’anthyllide des Montagnes est rare, victime de la fermeture des milieux herbacés, de l’installation d’espèces arbustives, et du piétinement. Quelques populations isolées subsistent sur les hauteurs des plateaux calcaires encore préservés. La plante est protégée et inscrite sur la liste des espèces déterminantes de l’inventaire ZNIEFF (1).

Anthyllis des montagnes 220417

ZNIEFF (1) Zones Naturelles d’intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique.
Les ZNIEFF ont pour objectif la connaissance permanente aussi exhaustive que possible des espaces naturels, terrestres et marins, dont l’intérêt repose soit sur l’équilibre et la richesse de l’écosystème soit sur la présence d’espèces de plantes rares et menacées.

L’oiseau des steppes

Oedicneme vol

S’il est un oiseau symbolique de notre plateau calcaire c’est bien l’œdicnème criard. Sa description est presque aussi étrange que son nom : de la taille d’un pigeon, un plumage gris-brun pour le camouflage dans l’herbe sèche ou sur la terre nue, de longues pattes jaunes pour courir dans la végétation rase, un bec puissant et deux énormes yeux jaunes, eux aussi, qui semblent disproportionnés.

Ce limicole recherche les vastes Oecnideme criardétendues dégagées où il peut repérer les prédateurs à distance.  A l’approche de ces derniers, notre oiseau peut appliquer deux stratégies différentes. Soit il s’enfuit en courant ce qui a pour effet d’attirer le prédateur loin de la nichée. Soit il se plaque au sol pour se fondre totalement dans le paysage.

De mœurs crépusculaires, notre oiseau repère à la vue (d’où la taille importante des yeux) et au bruit ses proies sur lesquelles il se précipite à grandes enjambées. Ce mode de chasse nécessite silence et pénombre, deux éléments qu’il trouve, là encore, sur ce plateau semi-désertique.

Ce migrateur revient de ses quartiers d’hiver en mars. La première ponte a généralement lieu en avril et il est courant qu’elle soit suivie d’une seconde ponte au début de l’été. Courant septembre, il arrive que le couple local soit rejoint par d’autres individus venus d’ailleurs. Le départ sera dicté par la disparition des proies, en octobre.

S’il existait encore une dizaine de couples il y a trente ans dans le secteur de Nolay, la population actuelle n’est plus que d’un ou deux couples. La raison principale de cette baisse des effectifs tient à la modification de l’usage agricole. Les « chaumes » qu’ils affectionnent n’offrent que peu de rendement pour les agriculteurs et sont, de fait, souvent abandonnées se transformant ainsi en friches. Beaucoup ont d’ailleurs été reconverties par les municipalités en bois de résineux. Les zones de cultures présentent aussi moins d’intérêt pour l’oiseau du fait de la multiplication depuis quelques années des champs de colza.

L’avenir de cette espèce dans notre région passe donc par la préservation des dernières prairies calcaires typiques de l’arrière-côte. C’est pour protéger, entre autres, notre « courlis de terre » comme on le surnomme couramment dans la région, que la zone Natura  2000 Arrière côte de Dijon et de Beaune (FR 2612001 pour les intimes) a été mise en place.

Oedicneme champs

Le loup de Bel-Air

Le loup de Bel AirIl faut reconnaître que la réhabilitation du hameau de Bel-Air, dont la traversée pouvait pousser au suicide n’importe quel routier dépressif, est plutôt une bonne idée. La station rénovée tranche agréablement dans cet alignement de bâtiments délabrés et l’association AOC redonne vie à ce haut lieu (à tous les sens du terme) de l’automobile évoqué par Ricet Barrier dans sa chanson « les tractions avant« .

Mais à côté de cette réhabilitation des lieux, il y a un projet qui soulève quelques interrogations : Vintage Bel-Air. Un parc de loisirs qui s’étendra sur 29 hectares, voire plus avec le parking. Lancé à grand renfort de communiqués de presse en 2014 (y compris dans la presse économique nationale) ce projet pharaonique à 9 millions d’euros paraît des plus flous. Et comme disait la grand-mère du Petit Chaperon Rouge, « Quand c’est flou, y a un loup ».

On nous dit que ce site accueillera un centre de formation d’apprentis. S’il est indéniable qu’il faut du personnel qualifié pour entretenir et surtout restaurer les voitures anciennes et de collection, quels sont les besoins réels de la filière sachant que la plupart des passionnés bichonnent eux mêmes leur monture ? Ensuite, comment ces apprentis rejoindront-ils leur centre de formation au milieu de nulle part ? Où seront-ils logés sachant qu’il n’est pas prévu, pour l’instant, de lieu d’hébergement ? La communauté d’agglomération, qui soutient le projet, a-t-elle l’intention de mettre en place des liaisons par bus scolaires alors qu’elle refuse depuis des années la desserte de certains hameaux?

Oecnideme criardOn nous dit que ce projet est respectueux de l’environnement. Pourtant, il va faire disparaitre 29 hectares de prairies calcaires dans une zone Natura 2000 qui vise justement à protéger ce genre de milieux et ce, dans un endroit (le plateau de Bel-Air) dont l’intérêt ornithologique avait fait l’objet d’un article sur le site internet spécialisé ornithomedia en mars 2009. Un plateau qui accueille régulièrement des espèces rares, voire très rares.

On nous dit que la « loi sur l’eau » sera respectée mais comment seront traitées les eaux usées des 60 000 visiteurs attendus ? La Communauté d’agglomération a-t-elle l’intention de financer un réseau de tout-à-l’égout et un assainissement collectif pour la commune de La Rochepot alors qu’elle le refuse à d’autres communes depuis 10 ans ? Par un bassin de lagunage sur le site, au milieu des touristes et au-dessus du réseau karstique qui alimente en eau le site du Bout du Monde et la vallée de la Cozanne ?

On nous dit que ce parc de loisirs attirera 60 000 visiteurs par an. Avec une telle fréquentation ce parc serait le 4ème site touristique de Côte d’Or mais d’où sort ce chiffre? Les amateurs de vins à la recherche d’authenticité et de tradition qui visitent nos caves vont-ils se précipiter là-haut pour revivre les glorieuses années de l’automobile (et ses bouchons) ?

Projet ParcLes visiteurs des Hospices de Beaune, ce joyau de l’architecture médiévale, vont-ils se ruer sur ce monument à la gloire du kitch ? Les touristes étrangers qui fréquentent la région pour son calme et la beauté des paysages seront-ils séduits par une reconstitution de Nationale 6 bordée de platanes et sapins rachitiques ? Les passionnés de voitures, ancienne ou non, qui sillonnent nos routes à la belle saison seront-ils seulement intéressés par ce projet qui, somme toute, ne leur apporte rien de plus que ce qu’ils ont déjà ? Et ce projet aura-t-il un réel impact positif sur notre économie ou, au contraire, ne risque-t-il pas de mettre à mal une de nos ressources économiques : le tourisme vert ?

On nous dit que ce sera favorable à l’économie locale et générera 50 emplois « locaux ». Qu’elle est leur définition de l’emploi « local » ? Comptent-ils pratiquer une discrimination à l’embauche en ne sélectionnant que des candidats issus des villages voisins ce qui est illégal ? Ce chiffre de 50 emplois est-il seulement réaliste lorsqu’on sait que 50 smicards à temps plein coûtent environ 960 000 euros soit 16 euros par visiteur attendu ? Cet argument n’est-il pas présenté dans le seul but d’emporter l’adhésion de la population locale, les promesses n’engageant que ceux qui les croient ?

On nous dit que ce projet est soutenu par de nombreux entrepreneurs locaux. Certains de ses patrons n’ont-ils pas un intérêt immédiat à soutenir le projet sachant que, par ailleurs, leurs entreprises  ont toutes les chances d’obtenir les marchés de construction passés de gré à gré avec à la clé un bénéfice bien supérieur à leur investissement dans le projet ?

Enfin, on nous dit que ce projet est financé par des fonds privés mais la Caisse des Dépôts et Consignations est régulièrement citée. A quelle hauteur  se monte la participation de cet organisme public ?

Les promoteurs de Vintage Bel-Air aiment à se décrire comme des marchands de rêve. Espérons que ça ne tourne pas au cauchemar et que le réveil ne soit pas trop difficile pour la population locale.

Un patrimoine naturel d’intérêt européen Natura 2000 Oiseaux

Carmen - N2000 Directive Oiseaux (zoom)
ZPS Arrière Côte de Dijon et de Beaune  – zoom sur la Vallée de la Cosanne et ses environs                                                                                                                             Carmen cartographie

 

Natura 2000 ZPS Arrière Côte de Dijon et de Beaune - extrait1NATURA 2000 ZPS Arrière Côte extrait 2Lien: DREAL Bourgogne – les sites Natura 2000